| Julie | Perin | | plasticienne | |
|
|
|
Jamais loin de l’art conceptuel, du minimaliste mais aussi d’un certain recup-art Julie Perin trouve sa « materia prima » sur les lieux frontières, les bords, rebords et écarts : que ce soit ceux du corps (qui joue subrepticement avec le textile), que ce soit avec les pales haies de glace ou de béton des périphéries urbaines. Tout chez elle reste sujet à transgression : le corps, le paysages mais d’abord et avant tout le ou plutôt les langages plastiques. Dessins de notre quotidien le plus basique, photographies réinterprétatives de nos espaces, « ausculptations » de nos lieux équivoques dénudent l’œil. L’artiste en effet ne montre pas forcément directement : elle voile afin de suggérer Dès lors il se peut qu’il ne reste rien du premier miroir où le visage perdu au-dessus d’une épaule nue s’est mis aux arrêts de l’autre. Et les autoportraits - comme d’autres pièces - disent l’épreuve du temps. Julie Perin, en dépit sa jeunesse, fait preuve d’une lucidité exemplaire et d’une force intense de reprise de tous les motifs. Elle met à mal les stratégies de la persuasion et du racolage. Elle provoque des effets de distance : périphérie par rapport au centre, déplacement des lieux de fantasme du corps féminin vers des points excentrés et ironiques. L’œuvre devient un miroir particulier. Il ne réfléchit pas une image, il fait réfléchir celle ou celui qui la regarde. Bref le miroir divise. Le réel est objet de perdition et le corps voilé ouvre à une tentation particulière. D’une main l’artiste tend le miroir, de l’autre elle le fait trembler. L’artiste a le mérite de ne jamais sacrifier les détails. Elle les préfère aux vues d’ensembles. Non les murs : les pierres. Non le corps : les stigmates. L’œil vise mais la cible échappe au centre… S’y laissent la proie pour l’ombre, l’ange pour l’animal. Tournant le dos au simple charme Julie Perin en n’écarte pas pour autant toutes de traces. Elles représentent le spectre fardé d’un autre qui n’est pas. Et ce afin de rendre inopérant toute ressemblance. Ni Narcisse ni Méduse ne peuvent y trouver leur compte. Il y a ainsi un moment où le premier ne possède plus de nom et où la seconde joue plus les punks iconoclastes que les filles de l’air romantiques. L’artiste explore des lieux de passage, sans charme (ou avec…). Ils prennent une nouvelle perspective grâce au système de signes parfois faussement réalistes, parfois quasi conceptuels. Il s’agit d’une manière de mettre à mal la misère ornementale. Elle se réduit dans l’œuvre à de simples armatures ou « ossements » graphiques. Ils regorgent toutefois d'une troublante curiosité. Face à l'immense braderie des images l’artiste crée une archéologie des signes. La banalité n’est plus reléguée loin des axes visibles de pénétration. Et la société de consommation en prend pour son grade. Sur le gâchis, la destruction comme sur la parade l’artiste monte des temples paradoxaux et dégradés, de nouveaux "décors" Il suffit d'un petit espace vierge de papier pour que Julie Perin vienne l’habiter afin de s’inscrire en faux contre la laideur affichée. Ses dessins ou ses prises ont leur valeur de paradis artificiels. Aussi baroque qu'austère, avide du rien et du trop-plein l’œuvre invente un amalgame à la fois cohérent et hétéroclite. Surgit un travail d’écart postmoderne. Une périphérie de la périphérie. Sans formalisme marqué par un seul registre ou genre l’artiste souligne l'a-morphisme du monde. Les structures volontairement sommaires mais essentielles ne dupliquent jamais des recettes déjà vues. Les scénarisations minimalismes possèdent un enrichissement maximum. Du paysage il n'est alors plus question. On le biffe, on le raye, on fait une croix dessus. Il s’ouvre à un autre esprit de compréhension. Par les dessins de Julie Perin le spectateur est confronté à l'espace intérieur et à l'espace extérieur. A ce qu'il croit être dedans, à ce qu'il croit être dehors: "Etre" devient en conséquence la réalité commune. La créatrice met du paysage dans du paysage, de l’espace dans l’espace, de la matière dans la matière. Ses œuvres même les plus « abstraites » sont un point de vue comme la réalité elle-même est un point de vue. Quant à certaines « caricatures » de l’artiste on se demande qui, en elles, est miroir de qui. Un monde s'installe dans un autre. Parfois il n’y a plus rien de tangible. Tout s'écroule, et même pour tout dire, il n’est pas certain que l’artiste est sure d'avoir jamais aperçu quelque chose. Sinon des bribes ou bien une ombre qu’elle peut suivre du crayon ou de la main qui modèle, met en scène avant de capter et finaliser le mystère. |
|
Le Cri de Edvard Munch arrache à Julie Perin un cri du cœur: « Je dis à maman à 12 ans : quand je serai grande, je serai artiste. » Une vocation précoce qui l'anime encore d'une force et d'une capacité de travail impressionnante, accompagnée d'un raisonnement profond et continuel sur le corps, sur cet instant qui perdure où la petite fille devient une femme, objet de fascination et d'interrogations qui viennent depuis nourrir son œuvre. Réflexion qui se développera au fil de ses recherches et s'enrichira de toutes les transformations de ce corps féminin en proie à ses représentations sociales, à ses ressentis et ses fonctions vitales. « L'enfance est très présente dans ma vie mais ce n'est pas une enfance édulcorée, plutôt rythmée par les paliers de la vie qui va faire de nous ce que l'on est et savoir ce qu'on peut en faire, formellement. » Son travail s'articule tout entier autour de ce corps féminin que la vie traverse. Dans son tout nouvel atelier de Montreuil, Julie Perin m'accueille, vibrante, oscillant entre une gravité têtue et une légèreté pure. Julie Perin vient de la photographie qu'elle découvre aux Beaux-Arts. De cet art argentique puis numérique Julie en retirera une manière de travailler, de cadrer, de réfléchir l'image. Cette image qui, sur le papier, se révèle devient un dévoilement symbolique qu'elle cherchera toujours à recréer dans son travail plastique, laissant l'encre vivre sa vie et ajouter au dessin initial un dessein vital que le corps par sa transformation inéluctable poursuit tout au long de son existence, parfois violemment. Pour autant Julie Perin ne veut pas s'enfermer dans un medium pour s'exprimer et si la photographie cadre souvent son travail de par ses formats et son support, Julie navigue entre la peinture, le plâtre et le dessin pour répondre à des besoins plastiques et à son expression du moment la plus juste. Comme il est impossible de seulement évoquer ici l'ensemble du travail que Julie accomplit, nous nous attardons sur celui qui s'intitule « Je ne suis plus une petite fille » et qui vient lui aussi d'un travail photographique entamé aux Beaux-Arts : « Le corps est mis en valeur par le numérique, par la figure, la mascarade, le travestissement et des choses simples comme : qu'est ce qu'une paire de socquettes et comment formellement, on peut en rendre compte avec la posture enfantine mais vue par une adulte ! » Ce travail a été transformé. Julie joue avec des accessoires comme une enfant qui essaie les chaussures de sa maman. La lolita est mise en exergue dans des plans photographiques toujours très serrés, « j'enferme beaucoup le sujet ». Il y a une confrontation entre des postures enfantines un peu gauches et des éléments très féminins codifiés. « Ce sont des choses que je n'utilisais pas du tout et c'était une espèce de mise en scène, de jeu de « moi » en tant que femme qui ne se retrouvait pas non plus dans ces codes là mais qui en tant qu'enfant a pris plaisir à tester tout ça, à essayer de le mettre dans un regard d'adulte. C'est un jeu de miroir... » Cette phrase « je ne suis plus une petite fille » résonne longtemps après, au sens propre du terme, à la mort de son grand-père. « Ça me positionnait dans une vie d'adulte et j'ai réinvesti ce travail avec un besoin de matière. » De réflexions en installations autour de ce thème récurrent et dont on pourrait dire qu'il est persécutant, Julie Perin décide de le retravailler en dessin. C'est une confrontation brutale à la réalité, à cette idée du corps organique, corps éphémère qui garde la trace du temps et qui perpétue la mémoire interne de ses mutations. « Aux yeux de la société on devient une femme à la puberté sauf que lorsque l'on a 12-13 ans, on est une gamine. Tout ça aujourd'hui m'interroge formellement : comment peut-on rendre compte de toute cette évolution ? Etre une femme ça veut dire quoi dans la société actuelle ? On a un temps biologique, ça s'arrête net et c'est comme ça ! C'est ce « c'est comme ça » qui m'interpelle ». Cette féminité s'exprime à travers les rouges, les roses... chair et peau, chair et sang. « Les autres couleurs ne vont pas dans mon essentiel. » Julie Perin est une éternelle insatisfaite, c'est elle qui le dit, et n'arrête donc jamais de faire. Lorsqu'elle commence « Les petites choses », c'est 460 dessins à l'encre qu'elle produit. « Je les ai comme vomis, j'étais malade d'un trop plein de choses à dire. Je les ai faits à la chaîne de 8h du matin à 18h le soir. J'en ai gardé 460 mais j'en ai fait beaucoup plus comme une écriture automatique pendant deux mois. » Ces « petites choses » ne sont évidemment pas anodines. Elles sont le cœur de l'existence. Une réflexion qui vient du corps toujours, intellectualisée et proposée à nos regards de façon frontale et parfois énigmatique. « J'aime l'aspect un peu brut et pauvre des choses. J'aime bien l'accident dans le geste. Je le garde parfois car ça fait partie de la vie. Ça renforce l'autonomie de l'œuvre. » La maternité mystérieuse est abordée, qui vient se poser en inquiétude et en questionnement sociétal. Julie Perin réfléchit « formellement », c'est un terme qu'elle emploie souvent pendant notre entretien et qui permet de comprendre toute la gravité qu'elle transmet dans ses lignes d'encres fugitives et dont les racines sont cependant si profondes. Pour autant, c'est une artiste qui n'enferme pas le regard. L'absence de traits du visage que l'on constate sur l'ensemble de son œuvre participe de cette liberté. « Je n'aime pas raconter une histoire tout de suite en première lecture. » C'est juste un contour à l'intérieur duquel chacun pourra y mettre ce qu'il veut. Comme la photographie, le noir de l'encre et le blanc du papier révèlent quand la couleur affirme. Et si le dessin s'altère, ça fait partie de la vie, c'est une disparition de l'œuvre, d'un corps spirituel que Julie a créé comme celle que le corps charnel subira finalement. Admirative de Claude Cahun, de Annette Messager pour son côté cauchemardesque, ancestral et ténébreux, de Bacon et de Lucian Freud pour leur façon de traiter le corps : « J'avais envie de mettre la main sur la toile, de fermer les yeux et de sentir ce corps, son traitement de la matière. », on comprend que Julie Perin explore de toutes les manières possibles la vie dans ce qu'elle a de plus fondamental, que sa réflexion aussi construite soit-elle renvoie chacun de nous à une sensation primaire interne, qui vient des tripes, qui vient de ce premier instant embryonnaire qui nous a propulsé dans un corps qu'il nous faut continuellement ré-apprivoiser. « J'aime la vie, ce sont des petits chemins parsemés de bonheurs, de cafards, de petites choses... » Il est certain que Julie Perin continuera à travers ses œuvres de consteller nos routes de petits cailloux pour tenter de retrouver la voie de notre « moi » délaissé. |